Article 19.2.1
La médicalisation du mouvement contre l’avortement
Au cours des dernières années, les politiques relatives au droit à l’avortement ont connu d’importantes reconfigurations à l’échelle internationale. Certains pays, comme l’Argentine (2020) et la France (2023), ont renforcé ce droit, tandis que d’autres, tels que la Pologne (2020) et les États-Unis (2022), ont restreint l’accès aux services.
En France, la reconnaissance du droit à l’avortement est passée par une révision constitutionnelle. En Argentine et en Pologne, les changements ont été introduits par voie législative. Aux États-Unis, c’est par l’entremise du pouvoir judiciaire – avec la décision Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization – que le cadre juridique en matière d’avortement a été profondément transformé à l’échelle fédérale.
Ces évolutions contrastées montrent la diversité des voies empruntées pour élargir ou limiter l’accès à un soin de santé essentiel, avec des répercussions concrètes sur l’organisation des services, la formation des professionnel·les et, surtout, les conditions d’accès à un avortement sécuritaire. Au-delà des décisions politiques et judiciaires, il importe également d’examiner les dynamiques qui se déploient dans la société civile, où le mouvement opposé au droit à l’avortement mobilise des stratégies d’influence diffuses, mais structurées.
Les centres d’aide à la grossesse : la médicalisation du militantisme antiavortement
Les centres d’aide à la grossesse se présentent comme des organisations offrant du soutien aux femmes vivant une grossesse non planifiée. Ils soutiennent que leur accompagnement est neutre et sans jugement et prétendent offrir de l’information juste au sujet des trois issues de grossesse (parentalité, avortement et adoption).
Pourtant, de nombreuses études tendent à montrer qu’il y a un fossé important entre la manière dont ces centres se présentent et la réalité (Montoya et al., 2022; Polcyn et al., 2020; Rosen, 2012). Trois obstétriciennes-gynécologues associées à l’école de médecine de l’Université Duke résument : « Les centres de grossesse ont mis au point des stratégies pour tromper les personnes en quête d’un avortement et leur faire croire que ces organisations sont des cliniques offrant des services complets » (Montoya et al., 2022, trad. libre). Leur objectif réel est de dissuader le recours à l’avortement.
En 2018, une étude montrait que 53% des 64 sites internet de centres d’aide à la grossesse analysés véhiculaient des informations fausses ou trompeuses au sujet des conséquences de l’avortement1 (Swartzendruber et al., 2018). Des thèmes récurrents sont observables lorsqu’il est question de la mésinformation ou de la désinformation véhiculée par ces organisations, dont les prétendus liens entre l’avortement, le cancer du sein, l’infertilité et le développement de troubles de santé mentale.
Depuis près d’une décennie, ces organisations promeuvent aussi l’idée d’un protocole médical permettant de « renverser » les effets de la mifépristone. Celles-ci avancent que de fortes doses de progestérone permettraient de poursuivre la grossesse (voir l’organisation Abortion Pill Rescue Network2). Or, l’American College of Obstetrician and Gynecologists (ACOG) met en garde contre ce protocole : la seule étude contrôlée3 a dû être interrompue pour des raisons de sécurité (ACOG, s.d.).
Ces stratégies de désinformation entravent la capacité des personnes concernées à prendre une décision libre et éclairée (Chen, 2012).
Une prévalence difficile à ignorer
Ces organisations sont nombreuses et bénéficient à la fois d’un soutien financier considérable. Selon le think tank conservateur et antiavortement Lozier Institute, plus de 2 750 de ces centres étaient actifs aux États-Unis en 20224. Outre le counseling autour de la prise de décision, ces centres offrent gratuitement des tests de grossesse, échographies, dépistages d’ITS et, parfois, un suivi de grossesse limité. Toujours en 2022, les professionnel·les de la santé représentaient 27 % du personnel rémunéré et 12 % des bénévoles œuvrant au sein de ces centres (Lozier Institute, 2022), renforçant l’apparence de légitimité médicale et consolidant leur influence sur les décisions reproductives.
… Et au Canada?
Le mouvement des centres d’aide à la grossesse s’est développé simultanément de part et d’autre de la frontière. Si leur ampleur diffère, les stratégies sont remarquablement similaires (Saurette et Gordon, 2015; Gonin et al., 2014), en partie grâce à des organisations opérant au sein des deux pays (dont Birthright International, CareNet, etc.)5.
Au Canada, la médicalisation du militantisme antiavortement se manifeste de plusieurs manières. Outre la réutilisation des discours alarmistes entourant les prétendues conséquences de l’avortement sur la santé et le bien-être des personnes concernées, certaines organisations pathologisent des émotions normales pouvant découler d’un avortement en proposant des programmes dits « post-avortement ». Selon une étude canadienne : les « interactions [ayant lieu dans le cadre de ces programmes] semblent reposer sur la conviction des conseillères que l’avortement est traumatisant et nécessite toujours un processus de deuil, et ce, indépendamment des sentiments et des besoins exprimés par la cliente » (LaRoche et Foster, 2015, trad. libre). Ces pratiques amplifient la honte et la culpabilité, perpétuant le stigma entourant l’avortement.
En 2024, au moins cinq centres canadiens offraient des échographies, convaincus que montrer l’image du fœtus réduirait le nombre de femmes choisissant l’avortement (CDAC, 2025) 67. Ces constats illustrent que la médicalisation du militantisme antiavortement, loin d’être marginale, s’inscrit dans des stratégies coordonnées transfrontalières.
Pour en apprendre davantage :
Boisvert, Julie et Élise Ekker-Lambert. (2025). Libres de choisir : aux premières lignes de l’avortement. Documentaire. Picbois Productions.
Clermont-Dion, Léa. (2025). La peur au ventre. Documentaire. Déferlantes et Babel Film.
Liste des références citées
American College of Obstetricians and Gynecologists. (s.d.) Facts Are Important: Medication Abortion “Reversal” Is Not Supported by Science, https://www.acog.org/advocacy/facts-are-important/medication-abortion-reversal-is-not-supported-by-science
Bryant, A. G. et al. (2014). Crisis Pregnancy Center Websites: Information, misinformation and disinformation, Contraception, 90 (6).
Chen, A. X. (2012). Crisis Pregnancy Centers: Impeding the Right to Informed Decision Making, Cardozo J.L. & Gender, 933.
Chevaliers de Colomb. (s.d.). Initiative échographie, https://www.kofc.org/fr/what-we-do/faith-in-action-programs/life/ultrasound-program.html
Coalition pour le droit à l’avortement au Canada (CDAC). (2025). “Crisis Pregnancy Centres” and Sonography: Their Non-Medical Use of Ultrasound Requires Regulation, https://www.arcc-cdac.ca/media/position-papers/83-Crisis-Pregnancy-Centres-and-Sonography.pdf
Creinin, M. D. et al. (2020). Mifepristone Antagonization With Progesterone to Prevent Medical Abortion: A Randomized Controlled Trial, Obstetrics & Gynecology, 135 (1).
Fletcher, J. C. et M. I. Evans. (1983). Maternal Bonding in Early Fetal Ultrasound Examinations, New England Journal of Medicine, 308 (7).
Greene Foster, D. (2021). The Turnaway Study: Ten Years, A Thousand Women, and the Consequences of Having – or Being Denied – an Abortion, New York : Scribner.
Gonin, A., Pronovost, V. et M. Blais. (2014). Les enjeux éthiques de l’intervention auprès de femmes vivant une grossesse imprévue au Québec : Discours et pratiques de ressources anti-choix et pro-choix. Rapport de recherche. Université du Québec à Montréal, Service aux collectivités et Fédération du Québec pour le planning des naissances.
Jones, R. K., Gibson, C. et J. Philbin. (2024). The Number of Brick-and-Mortar Abortion Clinics Drops, as US Abortion Rate Rises: New Data Underscore the Need for Policies that Support Providers, Guttmacher Institute, https://www.guttmacher.org/report/abortion-clinics-united-states-2020-2024
LaRoche, K. J. et A. M. Foster. (2015). Toll Free but not Judgement Free: Evaluating Postabortion Support Services in Ontario, Contraception, 92 (5).
Lozier Institute. (2022). Pregnancy Center Offer Hope for a New Generation, https://lozierinstitute.org/wp-content/uploads/2024/12/Pregnancy-Center-Report-Dec-2024-Interactive.pdf
Montoya, M. N., Judge-Golden, C., et J. J. Swartz. (2022). The Problems with Crisis Pregnancy Centers: Reviewing the Literature and Identifying New Directions for Future Research, International Journal of Women’s Health, 14.
Polcyn, C. et al. (2020). Truth and Transparency in Crisis Pregnancy Centers, Women’s Health Reports, 1 (1).
Rosen, J. D. (2012). The Public Health Risks of Crisis Pregnancy Centers, Perspectives on Sexual and Reproductive Health, 44 (3).
Saurette, Paul et Kelly Gordon. (2015). The Changing Voice of the Anti-Abortion Movement: The Rise of “Pro-Woman” Rhetoric in Canada and the United States. University of Toronto Press.
Swartzendruber, A. et al. (2018). Sexual and Reproductive Health Services and Related Resource Center Websites: A Statewide Content Analysis, Women’s Health Issues, 28 (1).
Auteures
Par Véronique Pronovost, Doctorante en sociologie, Université du Québec à Montréal
Citation
Pronovost, V. (2025). La médicalisation du mouvement contre l’avortement. Revue de l’infirmière praticienne spécialisée du Québec, 19(2).
