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Association des infirmières praticiennes spécialisées du Québec (AIPSQ)

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L’aiguille sèche en première ligne : une approche innovante en gestion de la douleur

Edition 20.1.4

Edition 20.1.4

L’aiguille sèche en première ligne : une approche innovante en gestion de la douleur

Introduction

La douleur musculosquelettique est l’une des principales causes de consultation en soins de première ligne. Qu’il s’agisse de lombalgie, de douleurs cervicales ou de troubles de l’épaule, ces conditions chroniques ou récurrentes entraînent une diminution de la qualité de vie et une consommation importante de ressources en santé. Selon la littérature, au Canada, parmi les 10 principaux motifs de consultation en 1re ligne, on retrouve les douleurs dorsales. Le portrait est un peu différent au Québec, mais la dorsalgie est mentionnée comme principal motif (Finley, Chan, Garrison et al. 2018). En revanche, fait intéressant, 58% des patients québécois présentent des conditions de douleurs chroniques musculosquelettiques avec une moyenne de 4 comorbidités. De ce nombre, 70% ont au moins une comorbidité pouvant se détériorer avec l’utilisation des AINS ce qui complexifie la prise en charge et la nécessité d’alternative dans l’offre de soins.

Dans ce contexte, l’infirmière praticienne spécialisée de première ligne (IPSPL) joue un rôle central : évaluer, diagnostiquer, initier des traitements et assurer le suivi longitudinal des patients. Parmi les approches complémentaires qui suscitent un intérêt croissant figure l’aiguille sèche (dry needling, DN).

L’accès aux services demeure problématique au Québec, étant donné que 41% des services de physiothérapie publics ont des délais d’attente de plus de 6 mois. Iniquités importantes pour les personnes qui n’ont pas d’assurance et pas les moyens de payer pour la physiothérapie. (Deslauriers, Raymond, Laliberté et al. 2017). L’attente pour des services de physio entraîne des effets néfastes sur la douleur, l’incapacité, la qualité de vie et les symptômes psychologiques, ce qui augmente l’utilisation des services de santé et représente des coûts importants (Deslauriers, Dery, Proulx et al. 2021).

Cet article propose une synthèse des données probantes récentes sur le DN, ses applications cliniques, ses limites et l’importance de la collaboration interprofessionnelle pour en maximiser les bénéfices.

Qu’est-ce que l’aiguille sèche ?

L’aiguille sèche consiste à insérer de fines aiguilles dans les points gâchettes (trigger points) des contractions musculaires localisées et douloureuses. L’objectif est de provoquer un relâchement des muscles hypertoniques, réduisant ainsi la douleur, améliorant la mobilité et optimisant la biomécanique des articulations.

La technique est utilisée pour traiter différentes affections musculosquelettiques, en ciblant les zones musculaires responsables de douleurs référées ou de limitations fonctionnelles. Contrairement à l’acupuncture, qui s’appuie sur des principes énergétiques traditionnels, le DN s’ancre dans une perspective biomécanique et neurophysiologique moderne. L’utilisation de cette modalité est sécuritaire à condition d’avoir reçu une formation complète pour bien maitriser l’utilisation, ainsi qu’une connaissance anatomique très approfondie. Les risques, tels que l’ecchymose, la douleur temporaire sont un peu plus fréquents, alors que l’atteinte nerveuse ou le pneumothorax sont excessivement rares.

C’est une modalité de traitement et de relâchement myofascial qui est utilisée en physiothérapie, il s’agit d’une spécialisation qui n’est pas incluse dans leur cursus de base, elle requiert une formation rigoureuse. L’IPSPL peut pratiquer le DN à condition d’avoir complété la formation, cette formation est offerte à l’Université de Sherbrooke : Microprogramme de 2e cycle en sonoanatomie et aiguilles sèches. Programme qui s’offre à temps partiel en présentiel sur une durée d’un an.

Les modalités d’utilisation de l’aiguille durant une consultation sont dépendantes de chaque praticien, selon le cas clinique, selon la tolérabilité de l’aiguille par le client également. Un traitement d’une seule aiguille peut durer de 2 à 5 minutes selon l’objectif et la zone traitée. Dans un rendez-vous il est possible d’utiliser une seule aiguille ou d’en utiliser plusieurs selon le temps disponible et la tolérabilité du client. Du côté de ma pratique, c’est un soin offert RAMQ à même titre que de faire une infiltration de cortisone ou de faire des points de suture. Cependant, la majorité des physiothérapeutes qui offrent la thérapie par aiguilles travaillent en cliniques privées, ce qui engendre des frais supplémentaires pour une thérapie d’aiguille. L’offre de DN par les IPSPL au public est donc actuellement très appréciée par la population, considérant la difficulté d’accès liés aux coûts dans le système privé.

Ce que dit la littérature récente

Une efficacité documentée sur la douleur

Une revue systématique (Chys et al., 2023) a conclu que le DN est supérieur au placebo ou à l’absence de traitement pour la réduction de la douleur à court terme, dans plusieurs régions du corps. Les résultats sont particulièrement robustes pour les douleurs chroniques de l’épaule, du cou et du dos.

Dans une étude randomisée sur les lombalgies chroniques (Rajfur et al., 2022), l’ajout du DN à un programme d’exercices a entraîné une réduction significative de la douleur (VAS) et du handicap fonctionnel (Oswestry Index) jusqu’à trois mois.

Concernant la douleur aiguë, Yehoshua et al. (2022) ont montré que le DN permet une amélioration rapide dès 10 minutes post-intervention, avec maintien des bénéfices à une semaine.

Mobilité et fonction

Au-delà de la douleur, plusieurs études démontrent une amélioration de la mobilité et de la fonction. Par exemple, Blanco-Díaz et al. (2022) ont montré que, pour le syndrome d’accrochage, le DN combiné à la physiothérapie améliore l’amplitude de mouvement et les scores fonctionnels davantage que la physiothérapie seule.

De même, Rodríguez-Huguet et al. (2022) ont rapporté une efficacité du DN dans le traitement des cervicalgies chroniques, tant sur la douleur que sur la mobilité cervicale.

Céphalées cervicogéniques

Les céphalées cervicogéniques constituent une autre indication prometteuse. Une revue systématique espagnole (Vázquez-Justes et al., 2022) conclut que le DN réduit l’intensité et la fréquence des crises, tout en améliorant la qualité de vie. Mon expérience clinique corrobore ces résultats, j’ai eu la chance de traiter plusieurs céphalées ou migraines avec un succès impressionnant. D’ailleurs, j’ai amorcé une collaboration avec une IPS en soins aux adultes (IPSSA) spécialisée en neurologie pour que l’on intègre la thérapie par aiguille auprès de cette clientèle réfractaire.

Comparaison avec d’autres thérapies

Le DN a été comparé à des interventions reconnues comme les infiltrations de cortisone. Dans une revue systématique (Aman et al., 2023), les deux approches étaient efficaces à court terme, mais le DN se distinguait par des effets plus durables et une meilleure tolérance à long terme, notamment dans les tendinopathies.

À l’inverse, certaines études nuancent l’efficacité du DN. Par exemple, Gattie et al. (2021) n’ont trouvé aucune différence significative à un an entre DN et un traitement multimodal sans DN pour les cervicalgies. Cela rappelle que le DN n’est pas une intervention universelle et doit être intégré avec discernement.

Forces et limites de l’aiguille sèche

Application clinique pour l’IPSPL

Évaluation clinique et choix de traitement

Le DN n’est pas une intervention qui s’applique à toute situation. Avant toute utilisation, une évaluation approfondie est nécessaire : anamnèse détaillée, examen physique, interprétation de l’imagerie lorsque pertinente et exclusion des signes d’alerte. La pratique infirmière avancée permet d’analyser l’ensemble de la situation clinique et d’orienter vers le traitement le plus approprié.

Collaboration avec les physiothérapeutes

Le DN est comparable à un ingrédient dans une recette : il est efficace en soi, mais rarement suffisant à lui seul. Les physiothérapeutes apportent d’autres composantes essentielles exercices, mobilisations, réadaptation qui, combinées au DN, optimisent les résultats.

Collaboration avec les IPS et les médecins

  • Comme mentionné ci-haut, un partenariat avec une IPSSA en neurologie est en cours pour explorer l’efficacité du DN dans les céphalées cervicogéniques.
  • Plusieurs médecins réfèrent également leurs patients pour une opinion clinique spécialisée. Dans ce rôle consultatif, j’effectue l’évaluation, l’examen physique, la révision des imageries, j’émets une hypothèse diagnostique et je propose le DN lorsque pertinent. Cette reconnaissance illustre la valeur ajoutée de l’expertise infirmière avancée dans l’équipe médicale.
  • J’ai mis en place une trajectoire de soins musculo-squelettique (MSK) ouverte aux médecins et autres professionnels (physio, ostéo … etc.) pour améliorer l’expérience de soins en santé MSK. Ce qui inclut des opinions diagnostiques, des infiltrations, mais également l’ajout de traitement au DN. En un an, plus de 200 clients ont été référés et ont reçu des traitements, sans compter les clients déjà inscrits à ma clinique.

Conclusion

L’aiguille sèche est un outil prometteur dans la gestion de la douleur musculosquelettique en première ligne. Les données scientifiques récentes confirment son efficacité, particulièrement à court et moyen terme, pour des conditions fréquentes, comme les douleurs d’épaule, les céphalées cervicogéniques et les lombalgies chroniques.

Le rôle de l’IPSPL est d’intégrer cette approche dans un plan global : évaluation complète, traitement sécuritaire et complémentaire, et collaboration étroite avec les physiothérapeutes, les IPS d’autres spécialités et les médecins.

Au Québec, l’intégration du DN par les IPSPL représente une innovation qui élargit l’accès aux soins, valorise l’expertise infirmière avancée et renforce la collaboration interprofessionnelle. Les IPSPL avec intérêt vers cette pratique pourraient se former pour offrir ces soins ou pourraient simplement sensibiliser la clientèle à cette offre et les référer en physiothérapie le cas échéant.

Références

Aman, I., Zutshi, K., & Singla, D. (2023). Dry needling versus corticosteroid injections to treat tendinopathy: A systematic review. Journal of the International Society of Physical and Rehabilitation Medicine, 6(3), 77–82. https://doi.org/10.1097/ph9.0000000000000014

Blanco-Díaz, M., Ruiz-Redondo, R., Escobio-Prieto, I., De la Fuente-Costa, M., Albornoz-Cabello, M., & Casaña, J. (2022). Effectiveness of dry needling in subacromial syndrome: A systematic review. Biology, 11(2), 243. https://doi.org/10.3390/biology11020243

Chys, M., De Meulemeester, K., De Greef, I., Murillo, C., Kindt, W., Kouzouz, Y., Lescroart, B., & Cagnie, B. (2023). Clinical effectiveness of dry needling in patients with musculoskeletal pain—An umbrella review. Pain Physician, 26(1), 1–15.

Deslauriers, S., Dery, J., Proulx, K., Laliberte, M., Desmeules, F., Feldman, D. E., & Perreault, K. (2021). Effects of waiting for outpatient physiotherapy services in persons with musculoskeletal disorders: A systematic review. Disability and Rehabilitation, 43(5), 611–620.

Deslauriers, S., Raymond, M. H., Laliberté, M., Lavoie, A., Desmeules, F., Feldman, D. E., & Perreault, K. (2017). Access to publicly funded outpatient physiotherapy services in Quebec: Waiting lists and management strategies. Disability and Rehabilitation, 39(26), 2648–2656.

Finley, C. R., Chan, D. S., Garrison, S., Korownyk, C., Kolber, M. R., Campbell, S., Eurich, D. T., Lindblad, A. J., Vandermeer, B., & Allan, G. M. (2018). What are the most common conditions in primary care? A systematic review. Canadian Family Physician, 64(11), 832–840.

Gattie, E., Cleland, J. A., Pandya, J., & Snodgrass, S. (2021). Dry needling adds no benefit to the treatment of neck pain: A sham-controlled randomized clinical trial with 1-year follow-up. Journal of Orthopaedic & Sports Physical Therapy, 51(1), 37–45. https://doi.org/10.2519/jospt.2021.9864

Rajfur, J., Rajfur, K., Kosowski, Ł., Walewicz, K., Dymarek, R., Ptaszkowski, K., & Taradaj, J. (2022). The effectiveness of dry needling in patients with chronic low back pain: A prospective, randomized, single-blinded study. Scientific Reports, 12, 15803. https://doi.org/10.1038/s41598-022-19980-1

Rodríguez-Huguet, M., Vinolo-Gil, M. J., & Góngora-Rodríguez, J. (2022). Dry needling in physical therapy treatment of chronic neck pain: A systematic review. Journal of Clinical Medicine, 11(9), 2370. https://doi.org/10.3390/jcm11092370

Vázquez-Justes, D., Yarzábal-Rodríguez, R., Doménech-García, V., Herrero, P., & Bellosta-López, P. (2022). Análisis de la efectividad de la técnica de punción seca en cefaleas: Revisión sistemática. Neurología, 37(10), 806–815. https://doi.org/10.1016/j.nrl.2021.04.006

Yehoshua, I., Zohar, R., Klid, R., & Sharf, M. (2022). The effectiveness of dry needling for acute myofascial pain in general practice: A prospective cohort study. BMC Primary Care, 23, 115. https://doi.org/10.1186/s12875-022-01951-0

Auteur :

Samuel Gagné, M. Sc. Inf., Infirmier praticien spécialisé en première ligne (IPSPL), CISSSCA

Citation :

Gagné, S. (2026). L’aiguille sèche en première ligne : une approche innovante en gestion de la douleur. Revue de l’AIPSQ, 20(1), avril 2026.