Édition 20.1.7
LA GESTION DE LA DOULEUR
Introduction
La prise en charge de la douleur s’est historiquement développée dans un contexte de soulagement de la souffrance physique, notamment avec l’introduction des opioïdes en contexte de guerre (Brownstein, 1993). Or, les définitions contemporaines reconnaissent la douleur comme une expérience à la fois sensorielle et émotionnelle qui peut se manifester de manière objective et subjective. Ainsi, la douleur s’évalue sous différents angles avec une collecte de données constituée d’éléments qualitatifs et quantitatifs que l’évaluateur doit repérer, évaluer et intégrer dans une compréhension cohésive et représentative de l’expérience de la personne (Raja et al., 2020; Tsegaye et al., 2023). Dans le texte qui suit, nous allons, dans un premier temps, aborder la douleur que nous nommons objective, faisant ainsi référence à la sensation douloureuse secondaire à un procédé physiologique. Dans un deuxième temps, il sera question de la douleur subjective relevant du vécu de la personne. Cette distinction entre douleur objective et subjective revêt une pertinence particulière pour la pratique infirmier.ère, puisqu’elle s’inscrit dans une perspective holistique de l’évaluation qui considère la personne dans sa globalité, où la reconnaissance conjointe des dimensions physiologiques et expérientielles de la douleur permet une compréhension plus juste et nuancée (Watson, 2008).
La douleur objective
Afin de structurer l’évaluation clinique et d’en comprendre les fondements biologiques, il est nécessaire d’examiner les principaux mécanismes d’activation de ce symptôme. Ceux-ci permettent de distinguer différents types, dont l'aigu et la chronique. La forme aiguë est généralement déclenchée par une lésion tissulaire et résulte de l’activation des nocicepteurs périphériques combinée à celle des fibres nerveuses sensitives. Elle se caractérise par une apparition soudaine et une durée limitée, habituellement inférieure à un mois, bien que, dans certains cas, elle puisse persister jusqu’à trois à six mois (Merck Manuals, 2025). Au-delà de cette période, on parle de douleur chronique (UpToDate, 2025), qui peut être primaire ou secondaire à une affection sous-jacente (Merck Manuals, 2025).
Il convient de souligner que ces deux formes peuvent être nociceptives, c’est-à-dire liées à l’activation des nocicepteurs périphériques. La douleur nociceptive se divise principalement en somatique et viscérale, selon l’origine des tissus impliqués et les voies neurophysiologiques mobilisées. La douleur somatique provient des tissus périphériques, tels que la peau, les muscles, les os ou les articulations, et se caractérise généralement par une localisation précise et une sensation définie, souvent décrite comme soudaine ou sourde (Di Maio et coll, 2023). L’arthrose et l’entorse à la cheville illustrent bien ce type de douleur. D’un autre côté, Di Maio et coll. (2023) précise que la douleur viscérale, issue des organes internes, suit des voies afférentes autonomes spécifiques et se manifeste généralement comme une douleur diffuse, mal localisée et parfois irradiante. Par exemple, un infarctus du myocarde peut provoquer une douleur rétrosternale pouvant irradier vers le bras gauche, la mâchoire ou le dos.
À côté des douleurs nociceptives, il existe la douleur neuropathique, qui résulte d’une lésion ou d’un dysfonctionnement du système nerveux, plutôt que de la stimulation directe des nocicepteurs. Elle se manifeste typiquement par une sensation de brûlure, de picotement ou de décharge électrique. Elles sont souvent disproportionnées par rapport à l’atteinte tissulaire (Merck Manuals, 2025). Contrairement à la douleur nociceptive, la douleur neuropathique peut persister au-delà de la guérison des tissus, puisque la résolution est multifactorielle (Merck Manuals, 2025; UpToDate, 2025). Ceci s’explique par une activation anormale du système nerveux combinée à une réorganisation des neurones (Merck Manuals, 2025 ; UpToDate, 2025). L’amputation constitue un exemple classique, la douleur fantôme se manifestant par des sensations douloureuses persistantes malgré l’absence du membre amputé. Un phénomène similaire est observé dans la névralgie post-zostérienne.
Enfin, il existe la douleur nociplastique, définie par l’Association internationale pour l’étude de la douleur (IASP) comme une douleur résultant d’une nociception altérée, sans preuve de lésion tissulaire réelle ou imminente entraînant l’activation des nocicepteurs périphériques, et sans preuve de maladie ou de lésion à l’origine de la douleur (Kosek et al., 2016). Cette catégorie de douleur reflète une modulation anormale des signaux douloureux par le système nerveux central plutôt qu’un dommage tissulaire identifiable. Parmi les conditions cliniques couramment associées à ce mécanisme, on retrouve la fibromyalgie, le syndrome du côlon irritable et certaines céphalées chroniques non structurelles (Merck Manuals, 2025; Kosek et al., 2016).
Enfin, un outil couramment utilisé pour structurer l’évaluation de la douleur est le PQRSTU (voir Figure 1; Doyon & Longpré, 2022). Il amène le soignant.e à penser aux différentes dimensions objectives à considérer, mais comprend aussi une portion subjective. Ainsi, l'on peut comprendre que la compréhension des différents mécanismes de la douleur ne peut être réduite à la seule présence d’une lésion tissulaire.

Figure 1. Cadre d’évaluation de la douleur PQRSTU. Infographie inspirée de Doyon & Longpré (2022).
La douleur subjective
La dimension subjective de la douleur renvoie à une expérience complexe et individuelle. Elle inclut les émotions, la perception ainsi que l’impact sur la qualité de vie. Au-delà de la lésion physiologique, la douleur peut engendrer des limitations importantes dans les activités quotidiennes, domestiques et sociales, réduisant l’énergie disponible et les opportunités d’interaction avec autrui. Elle constitue ainsi un fardeau susceptible d’affecter la santé psychologique et de moduler l’expérience émotionnelle de la personne. De ce fait, une évaluation complète de la douleur doit intégrer la reconnaissance de l’expérience dans sa globalité et être sensible au ressenti de la personne soignée. Cette reconnaissance s’inscrit dans un échange clinique où la communication constitue un vecteur central (Fillingim et al., 2016; Raja et al., 2020; Cavé et al., 2024).
Une bonne communication clinique dépend à la fois de la capacité de la personne à se dévoiler et de celle de l’infirmier.ère à accueillir, reconnaître et interpréter adéquatement les informations transmises. Pour favoriser l’émergence d’échanges authentiques, le contexte de la rencontre se doit d’être propice au dialogue. Ce dernier repose sur des facteurs à la fois psychologiques et physiques (Hjørhøy, Thomsen & Beck, 2022). En effet, l’instauration d’un environnement sécuritaire, intime, confortable et ouvert à la discussion constitue un levier essentiel pour soutenir l’expression du vécu douloureux. La présence d’éléments concrets, tel qu’un espace confidentiel et un environnement calme où des moyens sont mis en place afin de réduire les distractions y contribuent. La combinaison de ces facteurs favorise le dévoilement de la personne (Henry & Matthias, 2018; Hjørhøy, Thomsen & Beck, 2022; Cavé et al., 2024).
Par ailleurs, une approche humaniste et centrée sur la personne apparaît essentielle dans la démarche d’évaluation de la douleur. Elle permet de considérer le caractère unique des manifestations subjectives et de favoriser une prise en charge individualisée (Rogers, 1951; Cavé et al., 2024). Dans un contexte où la douleur peut altérer le fonctionnement et amplifier la charge émotionnelle, cette approche devient particulièrement pertinente pour accéder à l’expérience vécue dans toute sa complexité. Elle repose notamment sur une compréhension empathique, dont l’écoute active constitue une modalité interactionnelle incontournable (King & Hoppe, 2013; Raja et al., 2020; Cavé et al., 2024).
La compréhension empathique se déploie à plus d’un niveau. Elle implique à la fois une appréhension cognitive et émotionnelle de l’expérience vécue par la personne. Elle suppose que le soignant adopte une posture lui permettant d’accéder, autant que possible, au cadre de référence interne de la personne. Dans ce contexte, faire preuve d’empathie consiste à chercher à percevoir avec justesse la signification qu’elle attribue à sa douleur, en portant attention à la profondeur de son vécu. Cette démarche implique une forme de syntonisation au monde intérieur de l’autre, permettant de mieux comprendre la portée de ses pensées, de ses émotions et de ses réactions face à la douleur. En reconnaissant la perspective singulière de la personne sur sa propre expérience, la compréhension empathique contribue ainsi à enrichir l’évaluation clinique en offrant un accès plus nuancé au vécu subjectif de la douleur (Rogers, 1951; Cavé et al., 2024). Cette posture empathique peut s’atteindre à travers l’interaction clinique, notamment par l’écoute active.
L’écoute active mobilise des techniques, telles que la reformulation, la synthèse et la formulation de réponses empathiques. Des manifestations de cette posture incluent le maintien d’un contact visuel attentif et la reprise des propos de la personne. Elle peut aussi se manifester par l’attention portée au langage non verbal. À titre illustratif, imaginons une personne qui affirme que sa douleur est « insupportable » tout en serrant les poings et en évitant le regard du/ de la soignant.e. Noter cette tension corporelle et cet inconfort peut renseigner l’infirmier.ère sur une intensité possiblement plus importante que celle exprimée verbalement. Cette sensibilité permet de capter les signes de détresse psychologique pouvant découler du fardeau associé à la douleur. Appliquer ces éléments lors de la rencontre clinique permet d’instaurer un sentiment de compréhension et de reconnaissance, favorisant le partage de l’expérience et améliorant la qualité de l’évaluation de la douleur (Hashim, 2017; Croft, Byrd & Kelly, 2022; Cavé et al., 2024).
Ainsi, l’infirmier.ère valorisant une communication de qualité, associée à une approche humaniste et centrée sur la personne, est amenée non seulement à traiter la douleur, mais aussi à la comprendre et à dégager l’ampleur de son impact sur le quotidien de l’individu. Cette posture permet de reconnaître que les effets de la douleur dépassent souvent le plan somatique pour inclure des dimensions psychologiques et relationnelles, perceptibles notamment à travers l’expression émotionnelle et le vécu rapporté. À la lumière de ces informations, une évaluation complète et de qualité de la douleur subjective repose alors sur une démarche relationnelle et clinique (Raja et al., 2020; Registered Nurses’ Association of Ontario, 2018; Cavé et al., 2024).
Conclusion
Dans une perspective infirmier.ère, une approche combinée, holistique et collaborative s’impose. L’évaluation de la douleur ne peut se limiter ni à ses manifestations physiologiques observables ni à l’expérience vécue rapportée par la personne. Si la distinction entre dimensions qualitative et quantitative permet de structurer l’analyse clinique, celles-ci renvoient plus largement aux mécanismes biologiques de la douleur et à ses répercussions émotionnelles, fonctionnelles et relationnelles, qui demeurent indissociables dans la pratique (Fillingim et al., 2016). L’utilisation d’outils structurés, tels que le modèle PQRSTU, permet d’articuler données observables et vécu subjectif afin de soutenir une compréhension plus complète de la situation. Cette évaluation gagne également à s’inscrire dans une dynamique interdisciplinaire, où les apports médicaux, fonctionnels et psychologiques contribuent à enrichir la compréhension globale de la douleur. La documentation clinique revêt également une importance particulière pour assurer la continuité et la cohérence du suivi, en permettant de transposer ces différentes dimensions dans l’écrit un aspect qui constitue en soi une compétence pouvant faire l’objet d’un approfondissement distinct.
Message des auteures
Rédigé conjointement par une IPSPL et une IPSSM, ce texte propose un regard croisé afin de sensibiliser les infirmier.ère.s à l’importance de conserver une vision globale lors de l’évaluation. Il rappelle que la douleur, à l’intersection du corps et de l’expérience vécue, mobilise plusieurs dimensions et s’inscrit, aussi bien que d’autres sphères des soins, dans une complexité propre à l’expérience humaine.
Références :
Barad, M., & Aggarwal, A. (2025). Revue générale de la douleur. Dans Merck Manuals – Édition professionnelle. Consulté le 18 décembre 2025, à partir de https://www.merckmanuals.com/fr-ca/professional/troubles-neurologiques/douleur/revue-g%C3%A9n%C3%A9rale-de-la-douleur#Physiopathologie-et-classification_v1032668_fr
Brownstein, M. J. (1993). A brief history of opiates, opioid peptides, and opioid receptors. Proceedings of the National Academy of Sciences, 90(12), 5391–5393. https://doi.org/10.1073/pnas.90.12.5391
Cavé, J., Katjene, M., & Roos, V. (2024). A scoping review of Rogers’ person-centred approach to identify constructs relevant to optimal intergenerational relationships. South African Journal of Psychology, 54(3), 402–414. https://doi.org/10.1177/00812463241265588
Croft, R. L., Byrd, C. T., & Kelly, E. M. (2022). The influence of active listening on parents’ perceptions of clinical empathy in a stuttering assessment: A preliminary study. Journal of Communication Disorders, 100, Article 106274. https://doi.org/10.1016/j.jcomdis.2022.106274
Di Maio, G., Villano, I., Ilardi, C. R., Messina, A., Monda, V., Iodice, A. C., Porro, C., Panaro, M. A., Chieffi, S., & Messina, G. (2023). Mechanisms of transmission and processing of pain: A narrative review. International Journal of Environmental Health, 20(4), 3064. https://doi.org/10.3390/ijerph20043064
Doyon, O., & Longpré, S. (2022). Évaluation clinique d’une personne symptomatique (2ᵉ éd.). ERPI. ISBN 978‑2‑76614‑942‑1.
Fillingim, R. B., Loeser, J. D., Baron, R., & Edwards, R. R. (2016). Assessment of chronic pain: Domains, methods, and mechanisms. The Lancet, 387(10034), 2537–2545. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(16)00368-9
Hashim, M. J. (2017). Patient‑centered communication: Basic skills. American Family Physician, 95(1), 29–34. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/28075109/
Henry, S. G., & Matthias, M. S. (2018). Patient‑clinician communication about pain: A conceptual model and narrative review. Pain Medicine, 19(11), 2154–2165. https://doi.org/10.1093/pm/pny003
Hjørhøy, L. G., Thomsen, T. G., & Beck, M. (2022). Physical environment as a tool in caring for the hospitalized patient: A qualitative study of nurses’ experiences in hospitals. HERD: Health Environments Research & Design Journal, 15(2), 215–227. https://doi.org/10.1177/19375867221092150
Haverfield, M. C., Giannitrapani, K., Timko, C., & Lorenz, K. (2018). Patient‑centered pain management communication from the patient perspective. Journal of General Internal Medicine, 33(8), 1374–1380.
King, A., & Hoppe, R. B. (2013). “Best practice” for patient‑centered communication: A narrative review. Journal of Graduate Medical Education, 5(3), 385–393. https://doi.org/10.4300/JGME‑D‑13‑00072.1
Kosek, E., Cohen, M., Baron, R., Gebhart, G., Mico, J. A., Rice, A. S., … Yarnitsky, D. (2016). Do we need a third mechanistic descriptor for chronic pain states? Pain, 157(7), 1382–1386. https://doi.org/10.1097/j.pain.0000000000000492
Merck Manuals. (2024). Infarctus du myocarde aigu. Consulté le 18 décembre 2025, à partir de https://www.merckmanuals.com/fr-ca/professional/troubles-cardiovasculaires/coronaropathie/infarctus-du-myocarde-aigu
Merck Manuals. (2025). Douleur neuropathique. Dans Manuel MSD – Édition professionnelle. Consulté le 18 décembre 2025, à partir de https://www.merckmanuals.com/fr-ca/professional/troubles-neurologiques/douleur/douleur-neuropathique
Registered Nurses’ Association of Ontario. (2018). Assessment and management of pain (3rd éd.). https://rnao.ca/bpg/guidelines/assessment-and-management-pain
Raja, S. N., Carr, D. B., Cohen, M., Finnerup, N. B., Flor, H., Gibson, S., Keefe, F. J., Mogil, J. S., Ringkamp, M., Sluka, K. A., Song, X. J., Stevens, B., Sullivan, M. D., Tutelman, P. R., Ushida, T., & Vader, K. (2020). The revised International Association for the Study of Pain definition of pain. Pain, 161(9), 1976–1982. https://doi.org/10.1097/j.pain.0000000000001939
Rogers, C. R. (1951). Client-centered therapy: Its current practice, implications, and theory. Houghton Mifflin.
Tsegaye, D., Yazew, A., Gedfew, M., Yilak, G., & Mengesha, Z. M. (2023). Non-pharmacological pain management practice and associated factors among nurses working at comprehensive specialized hospitals. Pain Research and Management. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC9968898/
UpToDate. (2025). Evaluation of chronic pain in adults. Consulté le 18 décembre 2025, à partir de https://www.uptodate.com/contents/evaluation-of-chronic-pain-in-adults?search=douleur%20nosciceptive§ionRank=1&usage_type=default&anchor=H1087120702&source=machineLearning&selectedTitle=1~48&display_rank=1
Watson, J. (2008). Nursing: The philosophy and science of caring (Rev. ed.). University Press of Colorado.
Note. ChatGPT (OpenAI) a été utilisé comme outil d’assistance générale.
Auteures :
Sarah-Elizabeth Pollo-Guilbert, IPSPL, M. Sc. Ciusss de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec (MCQ), région de Trois-Rivières
Isabelle Gougeon, IPSSM, M. Sc., professeure clinicienne, Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) Mauricie-Centre-du-Québec
Citation :
