Édition 20.2.3
Tout doux : pour des soins tout en douceur
Mise en contexte
Les enfants peuvent être exposés à de nombreuses procédures douloureuses et anxiogènes en milieu médical, telles que les prises de sang, les poses de voies intraveineuses, les réparations de lacérations ou la vaccination. La prise en charge inadéquate de la douleur et de la détresse associée à de telles interventions peut avoir des répercussions significatives à court terme. Ces dernières peuvent se manifester entre autres par de l’agitation, des cris, des pleurs, de l’effroi ou le refus de soins (Senger et al, 2021). De plus, la douleur et l’anxiété procédurale chez les nourrissons, les enfants et les adolescents peuvent avoir des conséquences négatives à long terme, telles que l’évitement des soins de santé, le développement d’une phobie des aiguilles ou de la douleur chronique (Taddio et al., 2009). L’impact de ces conséquences peut donc se mesurer tant sur le plan individuel qu’organisationnel. De plus, certaines conséquences peuvent laisser des traces tout au long du parcours de vie de la personne. En effet, il est estimé que jusqu’à 25% des adultes ont une peur des aiguilles ayant été développée durant l’enfance, ce qui peut les conduire à éviter les soins de santé, notamment à ne pas respecter le calendrier de vaccination (Hamilton, 1995; Taddio et al., 2009; Freeman et al., 2023). Ce sujet est d’autant plus d’actualité dans les dernières années avec la recrudescence de la rougeole et la perte du statut d’élimination. Il est donc essentiel d’adresser ces peurs, afin de pouvoir améliorer l’efficacité des programmes de vaccination, dans le but de maintenir une immunité collective des maladies infectieuses.
Bien que des recommandations claires émises par des sociétés savantes, telles que la Société canadienne de pédiatrie (SCP) et l’Organisation des normes de la santé (HSO) existent, la prise en charge de la douleur et de l’anxiété procédurales chez les enfants demeure fréquemment sous-optimale (Kammerer et al., 2025). Parmi les obstacles identifiés figurent le manque de temps, de formation, de ressources humaines et matérielles. Toutefois, la mise en place de lignes directrices institutionnelles claires, le soutien des gestionnaires et la formation interdisciplinaire sont des leviers importants pour favoriser l’adoption des meilleures pratiques. Cela fait écho à la mise en œuvre du projet tout doux au CHU Sainte‑Justine, qui a démontré comment une vision institutionnelle, un soutien organisationnel et un accompagnement terrain peuvent transformer les pratiques cliniques (CHU Sainte-Justine, 2025).
Normes nationales
L’accès à une gestion de la douleur pédiatrique est reconnu comme un droit fondamental. La Norme canadienne sur la gestion de la douleur pédiatrique (Organisation des normes de la santé, 2023) constitue la première norme nationale visant à guider et soutenir les établissements de santé dans le but de mieux prendre en charge et soulager la douleur chez les enfants et les adolescents. Celle-ci met l’accent sur des soins équitables et centrés sur le patient et la famille, et basés sur des données probantes.
L’adoption et l’implantation de ces pratiques basées sur des données probantes nécessitent diverses stratégies de mobilisation des connaissances, soutenue par des politiques institutionnelles, la formation du personnel, des directives cliniques, des environnements adaptés à l’enfant et à la famille, ainsi qu’un leadership clinique et des mécanismes de contrôle de qualité.
Il est aussi important que les enfants puissent bénéficier de soutien, par exemple grâce à des spécialistes qui accompagnent l’enfant et la famille, comme des conseillères en milieu pédiatriques (Certified child life specialists). Pour les cas plus complexes, l’intervention d’équipes spécialisées en gestion de la douleur et sédation doit être envisagée. Enfin, la prise en charge inadéquate de la douleur doit être considérée comme un enjeu de sécurité des patients. La déclaration de ces situations comme des événements indésirables contribue à améliorer la qualité des soins et à favoriser des changements durables dans les établissements de santé.
Le projet tout doux
Mis sur pied en 2016, au Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine (CHUSJ), le projet tout doux vise à standardiser et à améliorer la gestion de la douleur et de l’anxiété procédurale dans l’ensemble de l’établissement. Entre 2021 et 2024, le projet a été étendu à toutes les unités de soins, les cliniques ambulatoires, ainsi qu’au Centre de réadaptation Marie Enfant (CRME).
L’approche adoptée repose sur un engagement organisationnel soutenu par une politique institutionnelle (CHU Sainte-Justine, 2025). Des audits initiaux ont permis d’identifier les besoins et les lacunes. Par la suite, des formations ciblées pour personnel ont été établies. Une infirmière clinicienne championne a accompagné les équipes pour soutenir la mise en œuvre des interventions. Des audits réguliers permettent de maintenir des mécanismes de contrôle de qualité et d'assurer l'amélioration continue des pratiques.
Une approche multimodale
La prise en charge de la douleur et de l’anxiété procédurale s’articule autour d’une approche multimodale composée de « 4P ». Celle-ci regroupe des interventions de prévention ainsi que des stratégies de préparation de nature psychologique, physique et pharmacologique (Friedrichsdorf et al., 2018; Trottier et al., 2019). Pour chaque procédure, il est recommandé de combiner plusieurs interventions issues de ces catégories afin d’en maximiser l’efficacité, ainsi que les chances de réussite. De plus, la participation active de l’enfant et de sa famille constitue un facteur inhérent pour améliorer la qualité des soins prodigués.
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La prévention
La prévention consiste tout d’abord à se questionner sur la pertinence d’un geste ou d’une intervention invasive et à choisir la méthode la moins douloureuse possible. Par exemple, il est préférable de favoriser la voie d’administration orale plutôt qu’intramusculaire, ou d’utiliser de la colle médicale pour refermer une lacération, si cela est cliniquement approprié, plutôt que d’effectuer des points de suture. Enfin, il est recommandé de regrouper les prélèvements, afin de réduire la fréquence des procédures.
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Psychologique
La préparation doit être adaptée à l’âge et au niveau de développement de l’enfant. Expliquer les étapes de la procédure de façon claire et rassurante, utiliser le jeu médical (comme démontrer la procédure sur une peluche), et offrir des choix à l’enfant (position, type de distraction, anesthésique topique, etc.) contribuent à diminuer l’anxiété et à renforcer le sentiment de contrôle (Koller et Goldman, 2012). L’enfant et sa famille doivent toujours être au cœur des décisions de soins.
Par ailleurs, la distraction constitue l’une des stratégies psychologiques les plus efficaces, qui est peu couteuse et simple, pour réduire la douleur et l’anxiété procédurales (Koller et Goldman, 2012). Elle peut être utilisée pour toutes les tranches d’âge et pour toutes les procédures douloureuses. Elle consiste à détourner l’attention de l’enfant vers une activité plaisante : regarder une vidéo, faire un jeu de type « cherche-et-trouve », pratiquer la respiration profonde, écouter de la musique, etc. (Birnie et al., 2018). Le choix de la distraction doit être individualisé, agréable pour l’enfant et, dans la mesure du possible, dirigé par celui-ci.
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Physique
La position assise est privilégiée pour les interventions, car elle favorise le sentiment de contrôle et réduit la perception de la douleur (Sparks et al., 2007). Les jeunes enfants peuvent être assis sur les genoux d’un parent, tandis que les enfants plus âgés peuvent choisir d’être accompagnés ou non, selon leur préférence. Les nourrissons devraient idéalement être en peau à peau avec un parent, ou bien emmaillotés et proches de celui-ci.
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Pharmacologique
L’utilisation d’un anesthésique topique est fortement recommandée pour toutes les procédures impliquant des aiguilles. Ces produits sont disponibles sans ordonnance, derrière le comptoir de la pharmacie.
- Lidocaïne liposomale (MaxilèneMD) (temps d'application : 30 minutes) est largement utilisé au CHU Sainte-Justine. Elle raccourcit le temps procédural et augmente le taux de succès de la procédure (Taddio et al., 2005).
- Lidocaïne-prilocaïne (EMLAMD) (temps d'application : 60 minutes) est une alternative légèrement moins coûteuse.
- Ametocaïne (AmetopMD) (temps d'application : 30 minutes) efficacité supérieure à la EMLAMD (Lander, et al., 2006).
D'autres outils peuvent être utilisés:
- BuzzyMD est un petit dispositif vibrant aux ailes réfrigérantes, qui détourne les signaux de douleur au niveau cutané. Une méta-analyse a démontré son efficacité significative pour diminuer à la fois la douleur perçue et l’anxiété associée, en comparaison avec les soins usuels (Ballard, et al., 2019).
- Pain EaseMD est un dispositif permettant de vaporiser un jet froid sur la peau juste avant la procédure. Ce dernier est indiqué chez les enfants de 4 ans et plus, et est utilisé pour diminuer la douleur lors de procédure à l’aiguille (Griffith et al., 2018).
Malgré l’application combinée des bonnes pratiques, certains patients peuvent nécessiter des stratégies pharmacologiques supplémentaires, telles que le protoxyde d’azote à 50 % mélangé à 50 % d’oxygène. Ce gaz hilarant produit un effet anxiolytique, a peu d’impact sur la fonction respiratoire et présente un début d’action ainsi qu’une élimination rapide (3 à 5 minutes) (Pedersen et al., 2013; Poonai et al., 2023). Le protoxyde d’azote doit être utilisé pour des procédures courtes, d’une durée inférieure à 15 minutes, et est sécuritaire chez les enfants âgés de plus d’un an (Tsze et al., 2016; Zier et Liu, 2011). Toutefois, en raison de son statut de gaz à effet de serre, son usage doit être réservé aux situations où l’application combinée des « 4P » ne suffit pas à assurer un soulagement adéquat.
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Interventions pour les nourrissons
L’application des “4P” évoquée précédemment est également pertinente pour les nouveau-nés et les nourrissons. De plus, l’allaitement maternel devrait être encouragé lors de procédures douloureuses, car il réduit la douleur lors de procédures chez le nourrisson (Harrison et al., 2016). Il associe trois “P” essentiels, soit un bon positionnement, une distraction par la tétée, ainsi qu’un effet analgésique naturel lié à la libération d’opioïdes endogènes (Shah et al., 2023).
Si l’allaitement n’est pas envisageable, l’administration de sucrose, une minute avant la procédure (peut être répétée jusqu’à deux fois pendant celle-ci), constitue une alternative efficace chez les nourrissons de moins de 6 mois (Stevens, et al., 2016; Urgence CHU Sainte-Justine, 2020). Selon le protocole de l’urgence du CHUSJ (2020), il est recommandé d’associer la solution sucrée à une succion non nutritive pour optimiser son effet.
Le rôle de l’infirmière praticienne spécialisée (IPS)
L’infirmière praticienne spécialisée (IPS) détient un rôle primordial dans l’amélioration de la qualité des soins, l’élaboration et la mise en place des meilleures pratiques basée sur les données probantes, ainsi que le développement organisationnel (AIIC, 2019). De surcroît, en utilisant ses compétences de leadership, de collaboration, d’éducation et de soins directs, l’IPS est un acteur clé au sein de l’implantation des meilleures pratiques concernant la prise en charge de la douleur et de l’anxiété procédurale. Bien que la vaccination ou les prélèvements veineux ne soient pas nécessairement des techniques quotidiennes chez la plupart des IPS, l’approche 4P est transposable dans d’autres contextes. Par exemple, l’IPSPL peut utiliser les techniques psychologiques, tel que la distraction, ainsi que celles physiques, comme positionner l’enfant dans les bras du parent lors d’un examen physique. Il en va de même lors de procédures mineures, telles que l’exérèse de molluscum contagiosum ou l’utilisation de la cryothérapie. En effet, peu importe sa classe de spécialité ainsi que son domaine de pratique, l’IPS peut contribuer à mieux prendre en charge la douleur procédurale tant dans sa pratique quotidienne qu'au sein de l'établissement de santé dans lequel elle pratique.
Conclusion
En somme, la douleur et la détresse procédurales ne sont pas inévitables. Grâce à des stratégies fondées sur des données probantes, adaptées à chaque enfant et mises en œuvre dans une approche centrée sur la famille, il est possible de transformer l’expérience des soins médicaux. Le projet tout doux en est un exemple concret et reproductible, illustrant comment une vision institutionnelle claire, des ressources ciblées et un engagement interdisciplinaire peuvent faire une réelle différence dans la qualité des soins pédiatriques.
Auteures
Catherine Corriveau, IPSSP, M. Sc, D.E.S.S.
Patricia Laforce, M. Sc., inf.
Gabrielle Balcer-Lepage, D.E.S.S., B. Sc., inf.
Citation
Corriveau, C., Laforce, P., & Balcer-Lepage, G. (2026). Tout doux : pour des soins tout en douceur. Revue de l'Association des infirmières praticiennes spécialisées du Québec (AIPSQ), 20(2), 11-15.
Références
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Solutions for kids in pain (SKIP), https://kidsinpain.ca/fr/
Urgence CHU Sainte-Justine, Procédures mineures: prise en charge de la douleur et de la détresse procédurales, https://www.urgencehsj.ca/protocoles/analgesie-procedures-mineures/
